Faire de l’anthropologie. Santé, science et développement

Les monographies des anthropologues s’attardent parfois sur la négociation de leur place sur leur “terrain”, sur les questions méthodologiques, épistémologiques et / ou éthiques qui se sont posées durant le déroulement de la recherche. Toutefois, aucun ouvrage n’avait, jusqu’à présent, disséqué avec autant de précisions et d’honnêteté intellectuelle, la « fabrique » de l’anthropologie. Laurent Vidal s’est attelé à cette tâche avec cet ouvrage dans lequel tous les chercheurs, travaillant dans le champ de l’anthropologie de la santé ou celui du développement, reconnaitront les vicissitudes qu’ils ont rencontrées lors de la mise en place de leurs dispositifs de recherche.

Partant de quatre expériences de recherches qu’il a coordonnées, dirigées ou auxquelles il a participé en tant que chercheur, Laurent Vidal expose les différentes phases d’un programme de recherche aux « configurations disciplinaires variables » (de l’interdisciplinarité à la monodisciplinarité « collective »), depuis son émergence jusqu’à la restitution des résultats aux participants et aux commanditaires, en analysant les différents enjeux épistémologiques, éthiques et politiques sous-jacents.

La première partie (« Tous ensemble ? Nécessités et contraintes de la rencontre des disciplines ») traite de la construction d’un projet interdisciplinaire qui tente de répondre à une demande sociale, en abordant des questions rarement débattues ni même exposées dans les écrits des anthropologues, telles que : la place respective de chacun dans le dispositif
de recherche, la répartition du travail, la mise en oeuvre et l’interpellation des compétences disciplinaires, les interactions interdisciplinaires, les possibilités d’adaptation (du chercheur
et du dispositif), la place de l’imprévu. Il montre combien il est illusoire de vouloir procéder par étapes tant « les différents temps de la discussion scientifique […] de l’organisation de
l’équipe et […] de lancement effectif des enquêtes […] se mêlent et se décomposent » (p. 50).
Néanmoins, il « déroule » ces « temps » de la recherche, cette « succession de moments » au cours desquels l’intrication des déterminants scientifiques et politiques, la survenue d’évènements imprévus, conduisent le chercheur à des ajustements méthodologiques, voire à des changements dans la démarche initialement prévue. Plus qu’une simple description des aléas et des difficultés rencontrées dans la mise en place de l’enquête, dans le déploiement des analyses de la recherche, dans le dialogue avec les interlocuteurs du monde le la santé, c’est leur signification qui est ici analysée.

Par

Laurent Vidal

Directeur de Recherche, IRD

Laurent Vidal est anthropologue, directeur de recherche à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) dont il a dirigé le département Sociétés (2011-2013). Il travaille depuis 25 ans sur la santé en Afrique (plus particulièrement en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Cameroun, sur les questions posées par le sida, la tuberculose, le paludisme et la santé maternelle) et l’épistémologie des sciences sociales de la santé et du développement, objet de nombreux ouvrages, en nom propre comme collectifs (parmi les plus récents :Anthropology in the Making. Research in Health and Development, New-York, Routledge, 2014 ; avec Kuaban C. (ss dir),2011,  Sida et tuberculose : la double peine ? Institutions, professionnels et société face à la coinfection au Cameroun et au Sénégal, Louvain-La-neuve, Academia Bruylant ; (ss dir), 2014, Le sida au Cameroun : nouvelles militances et société civile, Paris L’Harmattan ; (ss dir.), 2014, Expériences du partenariat au Sud. Le regard des sciences sociales, Editions IRD, 352 p.