Compte rendu de la 5ème Conférence scientifique méditerranéenne GID - Parmenides – 1er jour

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20-21 mars 2012, Paris
Institut de France et Fondation Simone et Cino del Duca

Nota : en raison de l’ampleur et de la richesse des travaux présentés lors de cette conférence, le compte rendu sera publié en plusieurs volets. Cette première partie présente essentiellement les discours d’ouverture, les résumés des interventions et les différents documents de travail du premier jour.

Seront publiés ensuite et successivement les travaux du deuxième jour de la conférence, ainsi que les conclusions et les recommandations sous forme d’un manifeste de synthèse.


La 5ème conférence GID-Parmenides, intitulée « Vers une vision intégrée du développement scientifique en Méditerranée », s’est tenue à Paris, à l’Institut de France et à la Fondation Simone et Cino del Duca, les 20 et 21 mars 2012.
Elle a réuni plus d’une centaine de personnalités scientifiques et politiques représentant une vingtaine de pays et 23 académies de la région méditerranéenne.


Organisée par le Groupe inter-académique pour le développement (GID), l’Académie des sciences (France), l’Académie nationale de médecine, l’Académie des technologies (France), l’Académie d’agriculture (France),

avec le soutien de l’Institut de France, du ministère des Affaires étrangères et européennes, de l’Agence Française de Développement et de la Mission Interministérielle « Union pour la Méditerranée »,

et avec la participation du Euro-Mediterranean Academic Network (EMAN), de la Fédération de la Construction, de l’Urbanisme & de l’Environnement (COBATY), de la Bibliotheca Alexandrina, de l’Académie Hassan II des Sciences & Techniques du Maroc et de l’Académie nationale des Sciences & Technologies du Sénégal.

Les photographies des principaux moments du premier jour de la conférence ont été réunies sur cette page :
groupe1Conférence Parmenides 5, 20 mars 2012 - Photographies 

 

Ouverture de la Conférence

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Gabriel de Broglie, Chancelier de l’institut
Patrick Barraquand, Secrétaire général de la mission Union pour la Méditerranée
Bernard Accoyer, Président de l’Assemblée nationale

 

Propos introductifs

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Daniel Rondeau, ambassadeur auprès de l’Unesco : « La Méditerranée, notre matin » 

André Capron, Membre de l’Institut, Président du Groupe Inter-académique pour le Développement (GID

 

Conférences thématiques : Les enjeux scientifiques et technologiques transversaux

Modérateurs : André Capron et Denis Lacroix (IFREMER, France)

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1. Ressources agricoles, halieutiques, alimentation-nutrition

Bertrand Hervieu, Académie d’agriculture de France 
Ivan Katavič, Professeur, Chef du Laboratoire d’Aquaculture, Institute of Oceanography and Fisheries, Split (Croatie) 
Mohamed Sadiki, Directeur de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV), Rabat (Maroc)

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2. Eau, assainissement, environnement (anthropo-écosystèmes)

Ghislain de Marsily, Académie des sciences, Institut de France
Mustapha Besbes, Membre associé de l’Académie des sciences, professeur à l’École d’ingénieurs de Tunis (Tunisie)
Gilles Boeuf, Président du Muséum national d’Histoire Naturelle, Paris (France)

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3. Espaces boisés, désertification, urbanisation

Bernard Hubert, Président d’Agropolis International, Montpellier (France)
Charafedine Fquih Berrada, COBATY International (Maroc)


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4. La recherche fondamentale

François Gros, Secrétaire perpétuel honoraire, Académie des sciences, Institut de France
Ruth Arnon, Présidente, Académie des sciences et humanités (Israël)
Rajaâ Cherkaoui El Moursli, Académie Hassan II des sciences et techniques, Département de physique, Faculté des sciences, Rabat (Maroc)

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Conférences thématiques (suite) :

Prés. Ilan Chet, Secrétaire général adjoint Union pour la Méditerranée, chargé de la recherche (Barcelone, Espagne) - Modérateurs : André Capron et Robert Guillaumont
Propos introductif de Ilan Chet : Le rôle de l’Union pour la Méditerranée -Barcelone- pour l’Enseignement supérieur et la Recherche

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5. Diffusion des savoirs : livres scientifiques et techniques, enjeux numériques et stratégies d’enseignement

Michèle Gendreau-Massaloux, Mission interministérielle Union pour la Méditerranée (France)
Fatih Saleh, Fondateur et Directeur émérite CULTNAT (Égypte)
Imma Tubella, Rectrice de l’Université ouverte de Catalogne (Espagne)

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6. Enjeux scientifiques et technologies

François Guinot, Président honoraire, DRI, Académie des technologies de France
Omar Fassi-Fehri, Secrétaire perpétuel, Académie Hassan II des science set techniques (Maroc)
Ghani Chehbouni (IRD) et Etienne Ruellan (CNRS), co-directeurs scientifiques MISTRALS

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7. Diversités culturelles, dimensions économiques et sociales

Olivier Lafourcade, économiste
Yannick Jaffré, anthropologue, Directeur de recherche (CNRS), Université de Marseille (France)
Maurice Aymard, Directeur EHESS, Maison des Sciences de l’Homme (France)
Pierre Laffitte, Sénateur honoraire, Fondateur et Président de la Fondation Sophia-Antipolis (Nice)

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Discussion animée
par François Guinot

 

Allocutions d’ouverture

M. Gabriel de Broglie, Chancelier de l’Institut
Mardi 20 mars 2012

Monsieur le Président de l’Assemblée nationale,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée,
Messieurs les Présidents des Académies,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames, Messieurs,

C’est avec une grande satisfaction, que je vous accueille aujourd’hui pour l’ouverture de la cinquième conférence Parmenides ; la cinquième édition d’un programme innovant, désormais renommé et internationalement reconnu pour ses contributions scientifiques, en faveur du développement de l’espace méditerranéen de la science ; programme qui, créé et présidé par notre Confrère de l’Académie des sciences, André Capron, rassemble 19 Académies méditerranéennes et représente 19 pays de son bassin.

Pour avoir eu l’honneur de participer en 2008 à son lancement, je me réjouis que Parmenides, à la fois précurseur et fer de lance de l’Union pour la Méditerranée, soit devenu un puissant réseau scientifique inter-académique méditerranéen ; un réseau qui est parvenu à unir le Groupe Inter-Académique pour le Développement – GID – lui aussi créé par André Capron, mais surtout, les Académies et sociétés scientifiques de 19 pays riverains de la Méditerranée, dans un objectif commun de développement vers une identité scientifique d’excellence. En cinq ans, Parmenides a réussi le tour de force d’associer à ses travaux des institutions majeures comme la Bibliothèque Alexandrine, l’Institut du Monde Arabe (IMA), le Conseil Supérieur pour la Science & la Technologie de Malte (MCST), ou encore des organismes internationaux tels que l’UNESCO.

Il me revient, comme sans doute à nombre d’entre vous, le souvenir vivace du lancement, ici même, en juin 2008, de la première édition, après deux jours d’ateliers autour d’experts qui abordèrent un premier pan de concertations, autour de thèmes pointus et porteurs d’avenir, tels que l’agriculture et le développement durable, l’halieutique et l’environnement marin ou encore les impacts du changement climatique.

Je me réjouis de la réalisation d’une autre promesse énoncée lors de la séance inaugurale de Parmenides : après seulement cinq années, les réflexions et recommandations de cette assemblée contribuent effectivement à enrichir une stratégie de défense de l’environnement et de développement durable adaptée aux évolutions et mutations du pourtour méditerranéen. Promesse qui commença à se réaliser juste après la première édition, lorsque votre assemblée de 150 chercheurs de 23 pays, transmit ses travaux aux 43 chefs d’état et de gouvernement réunis à Paris pour le premier Sommet de l’Union pour la Méditerranée, dont le Secrétaire général nous honore aujourd’hui de sa visite.

Au fil des ans, les éditions successives de Parmenides, ont longé les rives de la Méditerranée, jusqu’à faire un tour complet de son bassin et des questions qui y affèrent.

Parmenides II, intitulé « Science et santé : gêne et environnement », s’est tenu à Rome en 2009, afin d’étudier les répercussions de l’évolution aussi rapide que profonde des modes de vie et d’alimentation sur la santé publique et a permis de créer le réseau « BioHealthMed » qui offre la première opportunité d’une vision régionale partagée des enjeux de santé d’une région paradoxalement réputée pour son régime alimentaire mais parmi les plus menacées par l’incidence des maladies cardio-vasculaires et métaboliques.

Parmenides III, « Richesse et diversité méditerranéennes : biologie et cultures », organisé à Alexandrie en 2010, fut consacré au thème général de la diversité, à partir de trois objets, symboles de la biodiversité : l’arbre ou les espaces boisés, le poisson et le livre, en présence et avec la participation d’institutions internationales, dont la FAO, l’AFD, l’UNESCO, l’UE…

Rabat accueillit l’an dernier Parmenides IV, sous l’intitulé d’ « Eau et assainissement » et dans le contexte d’une urbanisation explosive, d’un exode massif vers les littoraux, accompagnés d’un développement considérable de l’accueil touristique.

Après avoir bouclé son premier périple autour de la Méditerranée, Parmenides revient aujourd’hui à Paris, dans les lieux où il a vu le jour, afin de faire une synthèse intégrative des quatre conférences précédentes, comme en atteste le périmètre défini pour cette cinquième édition : « Vers une vision intégrée du développement scientifique et technique en Méditerranée ».

Le terme d’intégration est à mes yeux le cœur même du projet Parmenides qui, grâce à sa volonté d’intégrer les académies de Méditerranée en une instance commune d’étude et de réflexion, en un forum inter-académique, a essayé de définir quelques-uns des contours essentiels de l’espace méditerranéen, de ses grands axes de développement et d’investissement. Parmenides V vise à intégrer les périmètres de l’environnement et du développement durable, de la santé, de la préservation des patrimoines, ainsi que celui des sciences et de l’innovation technologique partagée. C’est aussi une esquisse des modalités de l’intégration en plusieurs catégories (rives européennes, nord-africaines, proche-orientales), du développement scientifique en Méditerranée, sans exclusion, ni exception, avec les pays arabes et Israël.

Innovante, Parmenides est une instance précieuse et à privilégier pour une meilleure appréhension des questions méditerranéennes, une instance dans laquelle l’Institut de France et les Académies sont à leur aise et pensent pouvoir être utiles, puisque la vocation de Parmenides, parlement des savants internationaux, est la même que celle de l’Institut de France.

Je veux remercier ici chaleureusement le Président Fondateur de Parmenides, notre collègue André Capron. L’Institut lui est reconnaissant de son dévouement inlassable, lui renouvelle ses félicitations pour son initiative ainsi que notre satisfaction de pouvoir vous apporter notre concours et notre amitié, pour vous qui êtes nos confrères.

Au nom de l’Institut de France, je vous souhaite une nouvelle fois la bienvenue, ainsi qu’un plein succès pour la cinquième conférence Parmenides.


M. Patrick Barraquand, Secrétaire général de la mission Union pour la Méditerranée

Monsieur le Président
Monsieur le Chancelier,
Monsieur l’Ambassadeur
Mesdames et Messieurs les Secrétaires Perpétuels
Mesdames et Messieurs les Membres de l’Institut
Mesdames et Messieurs les Professeurs
Mesdames et Messieurs
Chers amis,

La France a transmis à l’Union européenne la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée le 1er mars dernier. Quatre années d’efforts de construction politique et diplomatique, marquées par la nouvelle donne politique culturelle et sociale des Printemps arabes, dont l’histoire s’écrit sous nos yeux, trouvent ainsi une forme d’aboutissement.

Ce dessein de l’Union pour la Méditerranée qui a été ainsi porté par la France et est aujourd’hui endossé par l’Union Européenne, se décrit de multiples façons ; De façon chiffrée et quelque peu technocratique : Réduire l’écart de développement entre les rives Nord et Sud de la Méditerranée, maximal comparé au reste du monde, pour des zones contiguës.

De façon comparative et pragmatique, comme au sommet de Paris de 2008, en insistant sur ses bases matérielles : « L’Union Européenne s’est construite sur l’alliance du charbon et de l’acier, l’UpM se construira sur l’alliance de l’eau et du soleil. » Façon de mettre en exergue la politique de l’eau et le plan solaire méditerranéen, effectivement majeurs dans le projet, comme vos travaux le montre.

C’était déjà dire que le souci de l’environnement _et l’espérance d’une économie verte, qui éclaire ce souci qui, en lui-même, se nourrit de bien sombres perspectives_ est au cœur du projet.

C’était donc, aussi, déjà, mettre la connaissance au centre puisque, nous le savons, il n’y a pas de conservation sans connaissance, et pas d’économie verte sans percée technologique issue de la science appliquée.

Mais cela ne permettrait pas de répondre aux plus sceptiques, ceux qui contestent l’unité culturelle du bassin méditerranéen, ou qui jugent que cette réalité géographique ne conduit pas à une approche géopolitique pertinente, cela ne serait pas suffisant pour leur répondre, si nous n’avions la certitude que la science est non seulement ce dont nous avons besoin, mais aussi ce sur quoi, méditerranéens par ailleurs si prompts à la querelle, nous sommes fondamentalement d’accord.

La science est par nature unifiante, mais surtout le souci de la vérité conquise, le dévoilement du réel, bref l’alètheia des grecs est notre patrimoine multimillénaire, fondateur anthropologiquement.

C’est pourquoi, dans votre vision intégrée du développement scientifique, vous avez su maintenir l’équilibre entre la part des disciplines susceptibles d’aider les politiques et les fonctionnaires, dont je suis, à conduire au mieux les politiques publiques et la part due au savoir lui-même, au désir de savoir. Dès disciplines qui feront l’objet des conférences de ces deux jours, hydraulique, agronomie, médecine, écologie ou encore biologie et anthropologie, dépend le sort de milliards d’hommes, mais les branches ne sauraient été séparées du tronc, qui les alimente. Le désir du savoir comme recherche est le fondement moderne de la confiance, confiance dans le monde, son intelligibilité, sa pérennité, confiance entre les hommes, partageant cette intelligibilité. Le savoir est ce à quoi, avec la prudence requise, on peut accorder sa confiance, précisément parce que la communauté des savants, et au delà d’elle, tous ceux qui y ont accès, prévoit d’avance la possibilité de sa remise en cause. Le respect de cette construction du savoir est donc à la source de nos valeurs présentes, et finalement de notre vivre ensemble.

Cette passion de connaissance, il faut donc la faire partager et c’est pourquoi là encore vous avez justement intégré à votre approche le développement de l’enseignement supérieur.

A une heure où, dans un monde régi par l’urgence, l’exigence du court terme absorbe assez les décideurs, il est essentiel que vous rappeliez cette unité comme vous le faites.

Le dernier mot reviendra à un mathématicien et physicien qui fut membre de cette Académie, et que sa formation d’ingénieur n’empêcha pas de maintenir ferme la hiérarchie de la fin et des moyens, je veux parler d’Henri Poincaré :

« On vous a sans doute souvent demandé à quoi servent les mathématiques. (…)

Parmi les personnes qui font cette question (…) ;

les gens pratiques réclament seulement de nous le moyen de gagner de l’argent. (…) ; c’est à eux plutôt qu’il conviendrait de demander à quoi bon accumuler tant de richesses et si, pour avoir le temps de les acquérir, il faut négliger l’art et la science qui seuls nous font des âmes capables d’en jouir,

(…)

D’ailleurs, une science uniquement faite en vue des applications est impossible ; les vérités ne sont fécondes que si elles sont enchaînées les unes aux autres. Si l’on s’attache seulement à celles dont on attend un résultat immédiat, les anneaux intermédiaires manqueront, et il n’y aura plus de chaîne »

Mesdames et Messieurs, je vous remercie.

 

Propos introductifs

M. Daniel Rondeau, écrivain, ambassadeur de France auprès de l’Unesco
Méditerranée, notre matin

La Méditerranée est « un complexe de mers », comme le disait Fernand Braudel, bordé par un complexe de rivages et de paysages. Ces paysages méditerranéens furent des paysages sources. Sources de développement en tous genres. Et je remercie Catherine Bréchignac et le professeur Capron de m’avoir donné la parole dans le cadre de cette journée Parménides, ce magnifique programme consacré au développement. Aujourd’hui je voudrais vous ramener à ces paysages sources. Source de divins, les dieux n’ont cessé de s’y succéder, et la marque d’Abraham reste essentielle sur ces rivages qui ont inventé le culte des saints. Source de poésie, depuis Homère. Source d’Histoire, depuis Hérodote, Thucydide et Polybe. Source de liberté et de démocratie. C’est au génie de cette mer que j’avais voulu rendre hommage en organisant un voyage symbolique avec 30 écrivains et historiens méditerranéens à bord d’un pétrolier ravitailleur de la marine nationale pendant l’opération Ulysse 2009, de Malte à Beyrouth. Sources de savoir scientifique, aussi. Et c’est à cette tradition que j’avais voulu modestement m’associer quand le Cnrs et Catherine Bréchignac ont eu l’idée d’installer une antenne de Cnrs à Malte au cœur de la Méditerranée.

Tout commence avec Alexandre, ce jeune Macédonien qui part à la conquête de l’Asie en l’an 334 avant Jésus Christ. Explorant l’univers dans la direction des sources du soleil, il continue la curiosité philosophique des Grecs qui, depuis Ulysse, semblent nés pour explorer le monde, interroger les dieux obscurs et sonder les ténèbres de l’humain. Déchiffrant avec ses savants les terres hérodotiennes, son action rend hommage au père de l’Histoire. Relevant les vaincus pour les associer à son destin, il fait écho à l’antique proclamation d’Antigone : « Je ne suis pas née pour haïr. »

Il tient maintenant le monde sous son regard et il est le premier homme à faire cette expérience de l’universel historique. Accomplissement de la Grèce : avant lui, quand un Grec parlait de « tous les hommes », il pensait « tous les Grecs ». Mais Alexandre a mis « tous les vivants en communication les uns avec les autres ». Ce qui est bon pour les Grecs l’est maintenant pour tous les autres. Par la guerre et par la conquête, il a contribué à l’unité du genre humain. Par la paix et par le divin, il entend maintenant faire vivre cette unité.

Alexandre en effet n’était pas parti de Pella en « capitaine de larrons », son dessein n’était pas de « fourrager l’Asie », même s’il ne s’en était pas privé, mais de dresser la carte et l’inventaire du monde. Il avait emmené avec lui des géomètres et des cartographes, des grammairiens, des botanistes, des zoologues, des naturalistes, des historiens et des rhéteurs, qui n’étaient pas là seulement pour broder les rubans de sa légende sur le vif des batailles. Le Mouseion d’Alexandrie avait reçu pour mission de centraliser informations et témoignages glanés sur le chemin de la conquête, et pas seulement de rassembler de « beaux objets » destinés à reposer l’œil d’un conquérant-collectionneur.

C’était dans l’esprit de son fondateur un organisme d’accueil et de développement du patrimoine universel, le cœur et l’esprit de la cité nouvelle mais aussi celui d’une « patrie unique » qui valait pour tous les hommes, une apothéose de la culture grecque autocélébrée, métamorphosée et ouverte aux promesses des « sagesses barbares ». Alexandrie accueille ainsi « de nombreux savants étrangers et envoie à l’étranger un nombre considérable des siens ». A l’origine les Mouseions étaient des sanctuaires consacrés aux Muses. Mais Aristote pensait que l’étude devait couvrir tous les champs du savoir et que les sciences ne pouvaient progresser que « par collaboration des savants ». C’est sous son influence que le sanctuaire d’Alexandrie devient aussi un musée et une université. « Nous voyons le musée prendre tous les traits d’une communauté intellectuelle, principalement, scientifique : le centre réservé au culte, les résidences des pensionnaires, les repas collectifs, la bibliothèque et la recherche, les portiques et le jardin environnants, où les étudiants et les professeurs pouvaient se promener en bavardant ».

C’est le disciple d’un disciple d’Aristote, l’ancien dictateur Démétrios de Phalère, qui présida à la fondation du Mouseion d’Alexandrie. Euclide, son élève Archimède et Apollonius, pour la mathématique, Eratosthène et Aristarque de Samos, pour l’astronomie et la géographie, Théophraste pour la botanique, Erasistrate pour la chirurgie, Hérophile de Chalcédoine pour la médecine, Callimaque, Théocrite, Philétas, Zénodote, pour la poésie, la grammaire ou la critique, furent de ceux, parmi les plus célèbres, qui firent ainsi, comme tous les membres associés du Mouseion recrutés et payés par les Ptolémées, serment de servir les Muses. Jardins zoologiques, salles de dissection avec cadavres fournis par les tribunaux, collections de squelettes, de minéraux, cadrans solaires, observatoires et ateliers divers étaient en permanence à la disposition des chercheurs. Mais la gloire du musée était sa bibliothèque, avec ses milliers de papyrus étiquetés et rangés dans un labyrinthe d’étagères. Tous les moyens, et même les pires, avaient été employés par Ptolémée II Philadelphe pour faire de la bibliothèque le grand réceptacle du savoir humain. L’ordre qu’il donna à Démétrios, le premier directeur, était clair : « Rassembler les livres des quatre coins de la Terre ». Et il écrivit personnellement aux souverains du monde entier pour obtenir qu’ils lui envoient tous les livres publiés dans leur pays, au titre d’une sorte de dépôt amical et confraternel. Et surtout qu’ils n’oublient rien : « Poésie, prose, rhétorique, sophistique, médecine, magie, histoire ou tout autre ! ».

Les éminents universitaires qui aujourd’hui travaillent sur l’histoire d’Alexandrie ne peuvent s’empêcher, au fur et à mesure qu’ils se penchent sur les textes témoignant de la vie de cette communauté résidante de savants dans les locaux agréables et modernes du Mouseion, d’éprouver une sensation de « déjà vu ». Les facilités de la recherche, la gratuité des repas, les salaires élevés et les exonérations d’impôts, la mise entre parenthèses de tout ce que l’existence pouvait avoir de médiocre et de concret leur rappellent en effet l’organisation générale, la qualité de la table et le confort trois étoiles dont ils ont pu bénéficier, à un moment ou à un autre de leur carrière, s’ils ont eu la chance et le privilège d’être invités par un établissement universitaire tel que l’Institute for advanced studies de Princeton.

Alexandre avait voulu ignorer frontières et limites. Avec lui, pour la première fois, un homme regarde la Terre jusqu’à l’horizon, il l’embrasse d’un seul regard. Moins d’un siècle plus tard, au Mouseion, des hommes inventent une façon de regarder le monde : à travers les livres. Mais « pour l’homme de savoir, voir c’est lire, savoir c’est corriger. Un nouveau personnage apparaît : le savant qui se consacre à l’édition critique des textes et à leurs commentaires ». Les hommes de savoir disent ce qu’est le monde tel qu’ils le lisent dans leurs rouleaux de papyrus ou sur leurs tablettes d’argile.

Dans leur bibliothèque du Mouseion, les hommes de savoir interprètent le monde, ils l’expliquent, ils le commentent, ils l’écrivent. Michel Foucault peut ainsi écrire, dans Le langage et l’espace : « Alexandrie, qui est notre lieu de naissance, avait prescrit ce cercle à tout le langage occidental : écrire, c’était faire retour, c’était revenir à l’origine, se ressaisir du premier moment ; c’est être de nouveau au matin. De là, la fonction mythique jusqu’à nous de la littérature ; de là son rapport à l’ancien : de là, le privilège qu’elle a accordé à l’analogie, au même, à toutes les merveilles de l’identité. De là, surtout, une structure de répétition qui désignait son être ». Les hommes de savoir élucident les mystères du monde, ils définissent sa vérité à l’aune de leur connaissance. A l’infini de la conquête, de l’action et de l’expérience répond désormais l’infini de la glose. La Méditerranée fut donc notre matin. Aujourd’hui, et autour du programme Parmenides, vous êtes réunis avec l’ambition de rassembler et de faire vivre les sociétés de connaissances des deux rives. C’est une ambition fondamentale et nécessaire. L’Europe et notre pays doivent absolument se tourner vers la Méditerranée comme vous le faites aujourd’hui. Vous aussi vous faites retour et revenez au matin. C’est la seule façon pour nous, Français et Européens, Méditerranéens, de préparer nos lendemains.


M. André Capron, Président du GID, Membre de L’institut

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Général,
Monsieur l’Ambassadeur,
Chers Collègues,
Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Chacun reconnaît au Savoir et à la Science, un rôle essentiel dans le développement des sociétés modernes et leur progrès économique et social. Dans l’émergence récente des Sociétés du Savoir, les nouvelles relations qui unissent Science et Développement ont conféré au triangle d’or que constituent la Formation, la Recherche et l’Innovation une importance stratégique particulière.

Garantes de l’excellence scientifique, carrefours naturels du dialogue interdisciplinaire, reflets nationaux et régionaux des dimensions socioculturelles, les Académies constituent par nature, des forums d’interactions et d’échanges avec les Sociétés, particulièrement au niveau international, en raison de leur indépendance politique et économique de leur autonomie et leur légitimité. Plus d’une centaine d’académies des Sciences dans le Monde (104 à ce jour) sont rassemblées au sein de l’InterAcademy Panel, the Global Network of Science Academies (IAP) et constituent un réseau mondial incomparable de l’excellence scientifique et de la diffusion du savoir.

Le Groupe InterAcadémique pour le Développement, créé en 2006, à l’initiative de l’Académie des Sciences de France, à partir d’un noyau fondateur de cinq académies nationales françaises, le GID s’est donné pour mission de faire, dans les pays en émergence, de la Science et de ses acquis, le moteur du développement humain des sociétés et de leur progrès dans le respect de leurs diversités sociales et culturelles.

Le GID a vu rapidement se joindre à lui les Académies d’Italie, du Maroc, du Sénégal et la Bibliothèque Alexandrine. 19 Académies sont désormais associées au GID au sein d’un réseau interacadémique (Euro Mediterranean Academy Network, EMAN) dont les statuts ont été approuvés, reconnu comme réseau associé à l’IAP et dont 2 Assemblées Générales ont été tenues à Alexandrie en 2010 et à Rabat en 2011. Il m’est particulièrement agréable de saluer la présence parmi nous aujourd’hui du Professeur Maurizio Brunori de l’Academia de Lincei de Rome et qui assure actuellement la présidence d’EMAN . En 2007, en raison de l’importante participation des académies de la Méditerranée, un accent particulier a été mis au sein des programmes du GID sur le développement de l’espace méditerranéen de la Science et la création du programme Parmenides.

Symboliquement conçu pour l’édification d’un temple du savoir partagé, en Méditerranée, le programme Parmenides a progressivement construit ses piliers au travers de 4 Conférences internationales thématiques consacrées aux priorités du développement scientifique. La première conférence ouverte dans ce même lieu par M. le Chancelier de l’Institut en juin 2008 a été consacrée au « Développement durable en Méditerranée, Agriculture, Ressources halieutiques et Changements climatiques ».

Parmenides 2 accueillie à Rome par l’Academia de Lincei en octobre 2009 a été consacrée au thème « Science et Santé en Méditerranée, Gênes et Environnement ».

Parmenides 3 a été accueillie à la Bibliothèque d’Alexandrine, en Egypte sur le thème : « Richesses et diversité méditerranéennes - Diversités biologiques et culturelles ».

Parmenides 4 accueillie par l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques du Maroc s’est tenue à Rabat en Novembre 2011 et a été consacrée au thème « Eau et Assainissement : enjeux et risques sanitaires en Méditerranée ».

Marquées par la volonté constatée d’associer à l’universalité du savoir, les spécificités socio culturelles et d’intégrer aux perspectives de développement scientifique les dimensions sociétales et leurs contraintes, les 4 conférences ont réuni pour chacune d’entre elles les représentants et orateurs de plus de 20 pays méditerranéens et d’Académies Méditerranéennes.

Chaque conférence Parmenides a fait l’objet de conclusions et de recommandations largement diffusées sur le portail du GID (g-i-d.org) publiées dans une série de brochures et dans un ouvrage de synthèse disponible au cours de cette Conférence.

Parmenides V qui nous réunit aujourd’hui a pour ambition, au travers de ces 4 rapports thématiques, de définir par une approche intégrée, les grands enjeux et les orientations majeures des stratégies du développement scientifique et technique, et de dessiner les grands axes d’un partenariat des 2 rives de la Méditerranée.

Ainsi que vous l’indique le programme « Enjeux scientifiques et technologiques transversaux » seront analysés et discutés lors de la première journée.

Itam Chet qui devait initialement animer la discussion générale prévue à 17 :00, interviendra en début d’après midi. François Guinot animera la discussion finale. La seconde journée qui se déroulera à la Fondation del Duca, sera consacrée aux bilans et perspectives de l’Espace Méditerranéen de la Science et seront évoqués en particulier les programmes du GID, les problémes de perception de la Science, les défis, les propositions d’actions. Une table ronde animée par les représentants d’organismes nationaux et européens visera à recueillir les propositions issues des politiques publiques dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée.

Chacun reconnaît qu’au-delà de la pertinence des programmes de développement scientifique et technique, la perception de la science est un facteur essentiel de la diffusion du savoir et de son appropriation. Il nous est apparu pertinent que dans le contexte de l’évolution actuelle des sociétés méditerranéennes, un débat appuyé sur des témoignages et des propositions de scientifiques d’Afrique du Nord et du Moyen Orient, animé par le Professeur Yehia Zaki viennent conforter la réflexion prospective et l’analyse des défis que présentera Hughes de Jouvenel.

Dans sa conception et sa réalisation, Parmenides V se veut à la fois une approche intégrative des grands axes de développement scientifique et technique et une esquisse des modalités et des contraintes de leur mise en œuvre. A ce double titre, Parmenides V représente une composante essentielle de l’identité et de la mission du GID.

Permettez-moi avant d’ouvrir dans quelques instants notre séance de travail, de saluer chaleureusement les éminentes personnalités françaises et étrangères qui ont accepté de contribuer à cette conférence, d’exprimer toute ma gratitude à Monsieur le Chancelier de l’Institut de France et à Mme le Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Sciences qui ont permis, après 4 ans d’un périple méditerranéen, de revenir aux sources de Parmenides.

Permettez-moi aussi de témoigner de toute ma reconnaissance au secrétariat général de la Mission pour la Méditerranée et à l’Agence Française du Développement pour le concours permanent qui nous est apporté.

Permettez-moi enfin de saluer la collaboration inestimable de mes 2 collaborateurs Jacques Fröchen et Francis Segond et toute leur équipe.

Je vous remercie de votre attention