Groupe Inter-acadmique pour le Dveloppement

 

Troisime confrence scientifique mditerranenne du GID

 

Alexandrie 22-24 juin 2010

 

Thme : la biodiversit des arbres et espaces boiss mditerranens

 

Biens et services fournis par les espaces boiss mditerranens :

conomie et politique

 

Hamed Daly-Hassen, Amrico Mendes, Jean de Montgolfier, Pere Riera

 

 

Introduction

 

La communication prsente par Jacques Blondel vous a expos limportance exceptionnelle de la biodiversit des espaces boiss mditerranens. Cette biodiversit constitue une richesse qui est utilise depuis des millnaires par les civilisations qui se sont succdes autour de la Mditerrane, en leur procurant des usages, des biens et des services trs divers, souvent non marchands. Mais cette richesse est galement confronte des risques nombreux, comme celui de la dsertification dont Louhichi Brinis vient de vous entretenir.

 

Face ces richesses et ces risques lis la biodiversit des cosystmes boiss, le rle des conomistes est de contribuer une meilleure comprhension de ltat actuel de ces espaces, une meilleure valuation des richesses et des risques, et une meilleure prise en compte de ceux-ci par les acteurs sociaux, dans les processus de dcision et de gestion, en vue dun dveloppement plus durable. Le but de cette communication est de prsenter les grandes lignes de ces apports des conomistes. Leur traduction en termes institutionnels de gouvernance sera ensuite approfondie dans la communication dAbdeladim Lhafi.

 

La grande diversit, dans lespace et dans le temps, des usages, biens et services

 

La grande diversit des facteurs naturels (altitudes, pentes, expositions, nature des sols, tempratures, prcipitations, vents) est une des causes de la grande diversit de la flore, notamment forestire, ainsi que de la faune, tout autour de la Mditerrane. Mais ces facteurs naturels ne sont pas seuls expliquer ltat actuel des espaces boiss mditerranens. Depuis des millnaires les socits humaines ont faonn les paysages des territoires boiss o elles vivaient.

 

Ds le palolithique, les activits des chasseurs-cueilleurs avaient probablement de notables interactions avec la flore et la faune naturelles. Puis lagriculture et llevage nolithiques se sont dvelopps peu aprs le reflux de la glaciation wrmienne, interagissant fortement, lors de la mise en place de la vgtation, avec les processus de la dynamique cologique naturelle. Lantiquit classique a vu le dveloppement de systmes agraires qui ont ensuite persist, moyennant certaines innovations et amliorations, jusqu une poque rcente : lagriculture de dcrue puis irrigue (dabord en Egypte) ; larboriculture (dabord les oliviers et la vigne, puis les chtaigniers des montagnes siliceuses, les chnes des dehesas ibriques); et surtout le systme combinant craliculture et levage sur un terroir divis en hortus (jardins entourant les villages) ager (champs cultivs un an sur deux), saltus (espace semi-naturel intensivement ptur) et silva (fort proprement dite, productrice de ressources multiples, ligneuses, alimentaires et pastorales). Dans ce systme, les troupeaux ont jou, par leur djections lors du parcage sur les zones cultives, un rle majeur dans le transfert des fertilisants (azote notamment) prlevs dans le saltus et la silva et concentrs sur lhortus et lager.

 

A ct de ces usages proprement ruraux, les forts mditerranennes ont fourni galement, depuis lantiquit, des ressources essentielles pour la vie urbaine, lindustrie et le commerce. Le bois de feu (ou son driv le charbon de bois) tait indispensable pour la mtallurgie, la poterie, la verrerie et aussi le chauffage des thermes. Le bois duvre avait aussi des usages multiples. Puisque nous sommes Alexandrie, on peut par exemple voquer le fait que toutes les fois que les souverains de lEgypte, les Lagides en particulier, ont eu de grandes ambitions commerciales et maritimes, il tait fondamental pour eux de disposer de suffisamment de bois pour construire leurs flottes. Du fait que lEgypte en produit peu de qualit adapte, il leur fallait donc contrler de grands massifs forestiers hors de la valle du Nil : Chypre, Liban, Taurus et provinces du sud de lAsie Mineure. Ctait sans doute l une des grandes motivations de leur diplomatie.

 

Au cours des sicles suivants, en fonction des vicissitudes de lhistoire, les espaces boiss, qui restaient toujours profondment intgrs dans lensemble de lconomie des territoires mditerranens, ont connu des hauts et des bas. Dans les priodes dintense pression dmographique et conomique les espaces les plus naturels (saltus et silva) reculaient et se dgradaient. Au contraire dans les priodes de dclin, ils se reconstituaient et progressaient grce la remarquable rsilience des cosystmes mditerranens.

 

Cest une poque relativement rcente, depuis le milieu du XIXme sicle, quune rupture majeure sest produite. Le dveloppement des villes, de lindustrie, des transports peu coteux grandes et trs grandes distances (bateaux vapeur, trains, automobiles, avions) a entrain des bouleversements des modes de vie, des conditions de production (mise en concurrence de toutes les rgions du monde), des changes, et des rapports politiques (colonisation, guerres mondiales, rvolutions, librations nationales). Tout cela a trs profondment transform les usages des espaces boiss mditerranens, ainsi que la nature des biens et services que les socits leur demandent. Mais les volutions ont t trs diffrentes selon les pays, et les rives nord, sud et est du Bassin prsentent des situations trs contrastes.

 

Dans les pays de la rive nord, les anciens modes de vie ruraux et les anciens systmes de production agricole ont presque entirement disparu. La pression sur les espaces boiss (coupes de bois, pturage, dfrichements pour la mise en culture) sest trs grandement affaiblie. La dynamique naturelle de la vgtation permet, depuis quelques dcennies, une reconqute et une progression, parfois rapide, de la fort et des autres espaces boiss, que les statistiques forestires mettent bien en vidence. En revanche de nouveaux risques sont apparus : dune part le dveloppement des incendies dus notamment lembroussaillement des matorrals (souvent danciens saltus abandonns) et des sous-bois ; dautre part le dveloppement dune urbanisation mal contrle grande consommatrice despace.

 

Dans les pays des rives sud et est, au contraire, mme si lagriculture moderne se dveloppe, il reste encore une importante population de ruraux trs pauvres, qui exercent une pression trs forte sur les espaces boiss : dfrichements agricoles, surexploitation du bois de feu, surpturage, mme si la part des aliments prlevs en fort ou sur les parcours naturels reprsente une part de plus en plus faible de la ration alimentaire des troupeaux. Do des risques importants de dsertification et de dgradation du couvert vgtal et de la biodiversit.

 

Au nord, depuis de nombreuses annes, mais aussi de plus en plus au sud et lest, les populations urbaines rsidentes et les touristes adressent de nouvelles demandes aux espaces boiss : loisirs de nature, paysage, cadre de rsidence ou de sjour. Ces demandes pour des usages souvent non marchands peuvent tre sources de conflits soit entre demandeurs dusages peu compatibles, soit avec les propritaires (principalement privs au nord et publics au sud et lest), do la ncessit dinnover dans les rapports entre droits et usages et dans les processus de gouvernance.

 

Depuis longtemps les services forestiers des pays mditerranens se proccupent, souvent trs efficacement, de reboisement, de dfense et restauration des sols, de lutte contre lrosion et la dsertification, de gestion des bassins versants, de protection des espces rares ou menaces, vgtales ou animales. Mais ce nest quassez rcemment quon a pleinement pris conscience que ces  services cologiques  avaient une vritable et importante valeur conomique, et mritaient donc dtre traits en tant que tels.

 

Longtemps a prvalu, dans un certain public, limage de la fort usine bois. Si cette image a plus ou moins bien convenu aux forts de lEurope tempre ou nordique, elle a toujours t trs mal adapte aux forts mditerranennes. Aujourd'hui la prise en compte des biens et services sociaux et environnementaux permet de mieux apprcier la valeur conomique globale des espaces boiss, et peut faire de la Mditerrane un lieu privilgi pour la recherche et le dveloppement de nouveaux modes de gouvernance, prenant en compte cette valeur pour une gestion vraiment durable, malgr les nouveaux dfis quapportent les risques de changements climatiques globaux.

 

Des mthodes destimation de la valeur conomique totale

La science conomique a dvelopp diffrentes mthodes pour estimer la valeur des biens et des services que la fort apporte la socit, mme quand il ny a pas de march pour ces biens et services. Les plus utilises sont celles fondes sur les  prfrences dclares , notamment lvaluation contingente et lanalyse conjointe.

 

Supposons que lon veuille estimer la valeur rcrative pour la socit dun territoire forestier donn. Une valuation contingente pourrait tre mise en uvre en interrogeant par un questionnaire un chantillon reprsentatif de la population. Ce questionnaire commencerait par dcrire ltat actuel de la fonction rcrative de la fort, puis proposerait un changement possible de cette fonction : par exemple un nouveau plan damnagement forestier pourrait en amliorer les usages rcratifs. Mais ce plan est coteux et doit tre financ. Des questions sont alors poses du type :  seriez-vous prt payer 10 euros (par exemple) pour la mise en uvre de ce plan ? . A partir des rponses, par oui ou non, diffrents niveaux de payements proposs, le chercheur peut, par des calculs statistiques, valuer la moyenne du maximum du consentement payer des individus de lchantillon, c'est--dire la valeur quils accordent lamlioration des usages rcratifs due ce plan.

 

Ainsi, lvaluation contingente estime la valeur dun seul changement en dcrivant ce changement tous les individus de lchantillon, puis en faisant varier le payement propos diffrents sous-chantillons. Lanalyse conjointe diffre de deux manires principales de lanalyse contingente. La premire diffrence est que le changement et le cot proposs varient la fois dun sous-chantillon un autre, et que le changement peut affecter diffrents attributs. Par exemple, le plan peut amliorer en mme temps la rcration et la squestration du carbone. Selon la variante du plan, lune ou lautre peut tre plus ou moins amliore. En faisant varier la fois le niveau de chacun de ces deux services rendus par la fort et le cot de la mise en uvre du plan, le chercheur peut estimer, au cours dun seul exercice dvaluation, la moyenne du maximum du consentement payer de la population chantillonne, vis--vis de la rcration et de la squestration. La seconde diffrence notable est que, au lieu de demander la personne enqute, comme dans lanalyse contingente, si elle accepte de payer un prix donn pour cette amlioration, on lui demande si elle prfre ne pas payer et ne voir aucune amlioration, ou payer un certain prix pour un plan A, ou payer un autre prix pour un plan B, les plans A et B tant dans notre exemple caractriss par des niveaux dquipements rcratifs diffrents et des tonnages de carbone squestr diffrents. Du fait du choix individuel entre ces options, on parle aussi de mthodes de  choix contingent  ou de  choix exprimental .

 

Lautre famille de mthodes dvaluation est celle des  prfrences rvles . Par exemple partir de lobservation du nombre de dplacements but rcratif vers la fort et du cot de chaque dplacement, on peut calculer les valeurs dune courbe de demande, puis en dduire le bnfice rcratif net moyen par visite. Cette procdure fait partie des mthodes de cot de dplacement. Une autre mthode de rvlation des prfrences est celle des prix hdoniques ou implicites : La mthode vise estimer quels sont les surcots que les consommateurs sont prts payer pour une chambre dhtel ou une rsidence proche de la fort.

 

Typiquement, les mthodes des prfrences rvles expriment la valeur du bien-tre obtenu par lusage ou la consommation dun bien, alors que les mthodes des prfrences dclares prennent aussi en compte dautres valeurs. On peut accepter de payer pour la prservation dune fort sans pour autant la frquenter. La mthode du cot de dplacement exprime uniquement la part de la valeur lie la frquentation, mais une analyse contingente peut exprimer la fois les valeurs dusage et de non-usage. Lagrgation des valeurs dusage et de non-usage est souvent appele la  valeur conomique totale . Il faut noter que ce concept ne se rfre pas ncessairement la fort dans tous ses aspects. Il peut se rfrer, par exemple, seulement une variation des quipements rcratifs, ou une variation de la capacit annuelle de squestration de carbone.

 

Des exemples dans les pays du sud et de lest

 

Une tentative destimation de la valeur conomique totale (VET) des forts lchelle nationale a t ralise dans plusieurs pays du Sud (Maroc, Algrie, Tunisie, Egypte), et de lEst de la mditerrane (Liban, Palestine, Isral, Syrie, Turquie) (Merlo et Croitoru (Eds.), 2005). Toutefois le manque de donnes a empch lestimation de plusieurs valeurs dans certains pays, en Egypte notamment.

 

Les estimations ont t effectues par plusieurs experts nationaux pour lanne 2001 en utilisant diffrentes techniques dvaluation passant de lutilisation des prix de march pour lvaluation des bnfices dusage direct, aux cots des dommages pour les bnfices dusage indirect et des approches bases sur les cots pour les valeurs de non usage. En gnral, le degr de confiance devient plus faible pour les valeurs dusage indirect, et encore moindre pour les valeurs de non usage. Toutefois, ces valeurs ont t souvent sous-estimes cause de la raret ou du manque destimation de plusieurs bnfices (Croitoru, 2007a).

 

Parmi les valeurs dusage direct, celle lie la production fourragre domine dans la plupart des pays, notamment dans les pays du Maghreb, avec des valeurs variant de 28 /ha au Maroc 74 /ha en Tunisie pour lanne 2001 (cf. figure 1). Les valeurs dues aux autres produits forestiers non ligneux sont galement assez leves dans certains pays, comme au Liban (129 /ha) pour le miel notamment, en Israel (30 /ha) pour le miel, en Palestine (25 /ha) pour les pignons de pin et les plantes mdicinales, et en Tunisie (23 /ha) pour le lige, les fruits et le miel. La valeur du bois constitue par contre une faible valeur dans la plupart des pays, variant de -7 /ha pour le Liban 8 /ha pour la Palestine, sauf pour la Turquie (23 /ha) et le Maroc (21 /ha) (Merlo et Croitoru (Eds.), 2005). En effet, la collecte de bois de feu, dont les prix sont assez faibles, domine dans ces pays, atteignant un niveau de 80-100% de la rcolte en Tunisie, au Maroc et au Liban. La chasse reprsente la seconde valeur de production forestire au Liban (89 /ha) alors que la rcration constitue la principale valeur de la fort en Isral avec une valeur de 167 /ha, du fait des faibles surfaces des zones forestires disponibles (Croitoru, 2007b).

 

Pour les usages indirects, la protection des bassins versants constitue le premier ou le second bnfice des forts dans les trois pays du Maghreb avec des valeurs variant de 21 26 /ha en 2001 et en Syrie (73 /ha). La valeur lie squestration du carbone est par contre faible ou ngative, variant de -11 8 /ha, respectivement au Liban et en Turquie, cause de la faible croissance forestire dune part, et de la coupe de bois pour satisfaire les besoins nergtiques de la population locale dautre part (Merlo et Croitoru (Eds.), 2005).

 

La valeur de non usage a t estime dans quelques pays seulement (Tunisie, Liban et Turquie) 5-6 /ha en se rfrant simplement aux cots de conservation des aires protges, elle ne peut donc pas reflter la valeur conomique lie la conservation de la biodiversit.

 

En contrepartie, la fort est soumise parfois la destruction ou la dgradation par la surexploitation du bois, par le surpturage et par les incendies, ce qui entraine une perte de bnfices directs, mais surtout indirects avec lrosion des bassins versants et la sdimentation des barrages en aval. Cette perte est surtout leve au Maroc (17 /ha) et en Syrie (15 /ha),

 

Au total, la valeur conomique totale (VET) par ha est assez leve en Tunisie, en Isral et au Liban avec des valeurs de 138 215 /ha, et de 30 89 /ha dans les autres pays. Les valeurs lies la production fourragre et autres produits non ligneux constituent plus de la moiti des bnfices dans tous les pays o les donnes sont disponibles sauf en Turquie. Dans ce pays la situation est un peu diffrente car la valeur du bois y constitue la moiti de la VET. La protection des bassins versants est aussi lun des principaux bnfices en Syrie (82% de la VET estime) et dans les trois pays du Maghreb (19 46% de la VET). Inversement, les pertes lies la dgradation des forts et notamment celles lies ses interactions avec les ressources en eau, rduisent la VET dune proportion qui pourrait atteindre 25% au Maroc.

 

La raret des donnes sur la valeur conomique totale a conduit les recherches se focaliser sur lvaluation des bnfices environnementaux en utilisant des mthodes bases sur les prfrences de la population. Ainsi, les services environnementaux produits par les plantations forestires ont t estims en Tunisie en 2009. Les rsultats obtenus montrent que le bien-tre social par personne augmenterait de 6,49 par an pour laccs la nouvelle fort pour la rcration, de 1,03 par an du fait de la rduction de 1% de la sdimentation des barrages, de 0,1 par tonne de carbone squestre, et de 5,9 par an pour lamlioration de la biodiversit (augmentation des espces animales et vgtales de 1%). Par contre, la restriction de laccs de la population locale aux forts plantes pour le pturage et les autres usages diminuerait le bien-tre social de 2,18 par an (Daly et al., 2010). Ces rsultats soulignent limportance de la valeur conomique attribue par la socit aux services environnementaux dune part, et les compromis entre ces bnfices environnementaux et les usages forestiers des communauts locales dautre part.

 

Un point essentiel qui ressort de lestimation de la VET dans certains pays du Sud et de lEst de la mditerrane est le cot lev de la dgradation forestire. Il dcoule notamment du faible intrt de la population locale pour lusage durable et ses effets long terme. En effet, les usagers locaux ont pour objectif de maximiser leur revenu commercial actuel partir dun usage intensif des ressources naturelles, et ne tiennent pas compte de la dgradation des forts qui saccompagne dimpacts ngatifs sur les bnficiaires des services environnementaux hors site, ainsi que sur leurs revenus futurs. Il en rsulte un revenu forestier lev gnr par lconomie des mnages. Par exemple, lanalyse conomique des activits (forestires, dlevage, de culture) menes dans la fort de chne lige Iteimia en Tunisie montre que le revenu commercial dgag est assez important (233,5 /ha) ; il profite surtout la population locale, notamment travers lemploi familial et la rente lie aux ressources fourragres. Le revenu du capital forestier est aussi lev (80,8 /ha en 2002), partag entre le propritaire public et les mnages locaux. Par ailleurs, le revenu des mnages serait rduit si lon passait une gestion durable de cette fort. Ainsi, la comparaison des revenus privs entre deux scnarios de gestion durable (avec traitements de rgnration) et non durable (dprissement de la fort) montre que le deuxime scnario est plus rentable pour la population locale, alors que le premier scnario est plus avantageux pour le propritaire public. Aussi, le renouvellement des peuplements de chne lige conduit une perte de revenu compare lalternative de laisser ces peuplements dprir (Daly et al., 2010). Cette comparaison souligne le conflit entre la durabilit et le revenu priv et confirme encore une fois les compromis entre la gnration de revenus pour la population locale et la conservation forestire. Il en ressort que la gestion durable devrait tre encourage par linstauration dincitations conditionnelles pour ceux qui appliquent des pratiques durables. De mme, il est ncessaire de compenser les pertes de revenu subies par les mnages la suite de la mise en uvre dune gestion durable des forts. Pour quelle soit acceptable, cette compensation devrait couvrir au minimum la diffrence des revenus privs entre les deux situations.

 

En gnral, lintgration de la valeur des biens et services non marchands (rduction de lrosion, squestration de carbone) dans les analyses de la rentabilit des amnagements de bassins versants permet de montrer que certaines plantations forestires pourraient tre socialement rentables par rapport lusage actuel des terres, do le rle des instruments conomiques, notamment des paiements de services environnementaux, pour combler lcart entre le bnfice priv et le bnfice social (Daly et al., 2010) . Une tude de cas sur le bassin versant de Barbara en Tunisie indique quil serait possible dtablir un mcanisme par lequel les utilisateurs de leau situs en aval (ou dfaut le gouvernement) puissent payer les exploitants agricoles situs en amont en fonction des bnfices engendrs par leurs mesures de conservation (Croitoru et Daly, 2010).

 

Figure 1 : Estimation des bnfices des forts lchelle nationale dans les pays du Sud et de lEst de la mditerrane


Des exemples dans les pays du nord

 

Louvrage dj cit sur lestimation de la valeur conomique totale des forts dans les pays du bassin mditerranen (Merlo et Croitoru, 2005) donne des chiffres pour huit pays du Nord. Ces estimations sont prsentes dans le tableau suivant, en euros par hectare de surface forestire, pour lanne 2001.

 


Bois

Fourrages

Produits non ligneux

Recration

Chasse

Protection des bassins versants

Squestration du carbone

Conservation de la biodiversit

Total

Grce

11

35

7

1

4

9

1

2

70

Albanie

-3

18

n.d.

n.d.

n.d.

-7

n.d.

n.d.

8

Croatie

126

5

3

11

4

10

n.d.

60

291

Slovnie

161

n.d.

26

n.d.

n.d.

n.d.

22

n.d.

210

Italie

81

7

23

20

8

104

8

3

254

Midi de la France

109

n.d.

8

115

6

8

22

24

292

Espagne

29

8

6

4

n.d.

n.d.

3

40

90

Portugal

124

34

143

5

6

24

9

n.d.

344

Moyenne des pays du nord

67

10

16

32

3

18

8

25

176

Moyenne des pays mditer.

47

13

12

21

2

14

7

17

133

Pour ce qui est des valeurs dusages directs, cest la production de bois qui prdomine dans la plupart des pays du nord, contrairement aux pays du sud. Les exceptions sont : le Portugal o la production de lige est compte dans le groupe des produits non ligneux ; le Midi de la France avec une relativement grande valeur estime pour les usages rcratifs des forts ; la Grce et lAlbanie o la production fourragre vient en premier.

 

Cette dernire production, bien que non ngligeable dans les autres pays, est loin de limportance quelle a encore dans les pays du sud. Ce ntait pas le cas dans le pass, avant le processus de dpeuplement des zones rurales. Donc, dans la plupart des territoires forestiers du nord, les connections entre lagriculture llevage et la fort sont aujourdhui beaucoup moins fortes que dans les pays du sud.

 

Dans les pays du nord il y a maintenant bien moins de problmes de dgradation forestire lis aux conflits avec lagriculture et llevage ; en revanche beaucoup de problmes sont apparus ou se sont dvelopps en consquence du dpeuplement des zones forestires. Le principal de ces problmes est celui des incendies. Par exemple, dans le cas du Portugal, lestimation de la valeur des externalits ngatives lies aux incendies est du mme ordre de grandeur que les valeurs dusage indirect des forts (Mendes, in Merlo 2005).

Quant aux valeurs dusages indirects et aux valeurs de non-usage, les estimations publies dans cet ouvrage (Merlo 2005) sont plus incompltes que celles relatives aux valeurs dusages directs. Donc leur poids relatif dans la Valeur conomique Totale est trs probablement sous-estim. Les estimations fragmentaires disponibles donnent les indications suivantes:

 

  • La protection des ressources en eau et la biodiversit sont, probablement, parmi les biens publics les plus importants produits par les forts des pays du nord ;

  • La squestration de carbone est relativement moins importante que ces deux autres services.

 

Pistes de recherches et de dveloppement en matire dconomie et de politiques

 

Pour parvenir une gestion durable des espaces forestiers mditerranens, il est ncessaire de mettre en place des mcanismes dincitation des propritaires forestiers privs et des populations qui utilisent ces espaces, mcanismes qui soient cohrents avec cet objectif. Ces mcanismes doivent permettre un accroissement du revenu des propritaires ou des populations vivant de la fort, condition quils sengagent dans des actions contribuant la gestion durable des forts.

 

Ces mcanismes peuvent inclure, par exemple, la cration de marchs pour des produits forestiers commercialisables, mais qui auparavant ntaient pas commercialiss. Tels sont les cas de projets de cration dquipements ou doffres de services touristiques prsents dans louvrage de Mantau et al. (2001). Dans ces cas, les droits de proprit de ceux qui offrent ces services sont bien dfinis. Il est relativement facile de fixer des prix et dattirer une demande capable de les payer. La mme chose peut se faire pour dautres valeurs dusages directs des forts comme la collecte de champignons ou de plantes valeur commerciale, dans des situations o il ny avait pas au dpart, une activit commerciale organise.

 

Les choses se compliquent quand il sagit des externalits forestires ngatives ou positives, qui concernent un trs grand nombre dagents conomiques, qui ne sont pas organiss collectivement, dans des situations o il est trs difficile de dfinir des droits de proprit sur les services qui constituent ces externalits. Cest le cas, par exemple, des risques dincendies, de la protection des bassins versants, ou de la conservation de la biodiversit.

Dans ce genre de cas, linstitution dun march ou dautres formes daccord volontaire entre les parties concernes est impossible, ou aurait des cots de transaction trs levs. Une alternative est alors de faire appel lintervention publique, au risque dintroduire dautres inefficiences conomiques. On peut citer deux exemples rcents, en Europe du Sud de ce genre dintervention qui vont dans le sens de la promotion de lorganisation de laction collective des propritaires privs.

Le premier exemple est celui du Fonds Forestier Permanent qui existe au Portugal. La possibilit lgale de cration de ce fonds date dune loi-cadre de 1997 qui a t prcise en 2004, la suite des pires incendies de fort quait connus ce pays. Ce fonds est aliment par une taxe additionnelle sur les carburants. Les ressources ainsi collects sont destins surtout des actions de rduction du risque dincendies et la promotion de lorganisation associative des propritaires privs. Bien quune bonne partie de ces ressources financires ait t directement utilise par les municipalits qui ne sont ni propritaires, ni gestionnaires despaces forestiers, il faut souligner que ce fonds est important pour soutenir le processus dorganisation associative des propritaires forestiers privs sans lequel la rduction du risque dincendie et laccroissement de la production de biens publics forestiers ne pourraient pas se faire dans un pays o 98.8% de la surface forestire est prive et souvent trs morcele.

 

Le deuxime exemple est celui de l impt vert qui existe en Croatie depuis 2006. Il sagit dun impt qui est pay par toutes les entreprises du pays, correspondant a 0.07% de leur revenu. Ces ressources financires sont destines financer des travaux et des infrastructures publiques contribuant lamlioration de la gestion des forts. Elles sont distribues entre fort publique et fort prive en fonction de la part relative de chacune dans la surface forestire totale du pays, cest dire 22% pour la fort prive et 78% pour la fort publique. Dans le cas des forts prives une utilisation importante de ces financements est le soutien la cration dassociations de propritaires forestiers, auxquelles sont confies des missions de service public de dveloppement forestier. Grce cet effort une trentaine dassociations de ce genre ont actuellement t constitues.

 

Lorganisation de laction collective des agents conomiques concerns par les espaces forestiers peut tre importante en termes de gestion durable non seulement pour internaliser des externalits forestires (qui ont des caractristiques de biens publics), mais aussi pour dvelopper des initiatives prives en vue de la commercialisation des valeurs dusages directs des espaces forestiers. En effet, une stratgie efficace pour accroitre le revenu provenant de tels produits est non seulement de crer des marchs l o ils nen existent pas encore, mais aussi de diffrencier positivement ces produits par le biais de la certification ou de lattribution dune appellation dorigine. La certification est dj en marche dans le cas du bois. Pour ce qui est des appellations dorigine cela se fait dj pour les champignons en Italie. En termes conomiques, il sagit de promouvoir la production dun bien de club qui est constitu par le label, avec le bnfice dun prix de vente plus lev pour les producteurs du bien lablis. La mise en place de ces systmes de certification est facilite par des formes dorganisation collective des propritaires forestiers, et lexige mme souvent.

 

La multifonctionnalit des espaces forestiers mditerranens exige des formes dorganisation collective non seulement des propritaires forestiers, mais aussi des autres agents qui doivent cooprer avec eux dans la mise en valeur de cette multifonctionnalit. Cela peut se faire par une approche territoriale qui mette en rseau cette diversit dagents qui oprent sur un mme espace forestier. Par exemple, sur un espace forestier offrant une bonne qualit du paysage, ainsi que dautres produits forestiers (champignons, chtaignes, etc.) qui peuvent attirer des touristes, cette approche territoriale peut consister organiser des projets qui construisent un rseau de coopration entre les propritaires de ces espaces forestiers, les entrepreneurs de la restauration et de lhtellerie, les agences de tourisme, les municipalits etc. Linitiative communautaire LEADER a financ quelques projets qui sont de bons exemples de cette approche.

Enfin, il ne faut pas oublier que, mme si les forts mditerranennes ne sont pas, en gnral, la base de filires industrielles comme les forts trs productives de bois, il y a, quand mme, des cas o cela existe. Le lige est un des plus importants. Il concerne surtout la fort du sud du Portugal, une rgion dont le sort dpend trs fortement de la vitalit conomique de ce produit. Cest une filire dimportance non ngligeable pour quelques autres zones, en Andalousie, en Catalogne, au Maroc, en Algrie et en Tunisie. La forte concurrence de produits substituts du bouchon en lige a provoqu, de la part de lindustrie du lige, des investissements considrables en recherche et dveloppement et en amlioration du contrle de qualit, ainsi que dans lintgration verticale afin de rduire les cots de production et de mieux garantir la qualit finale des produits.

Ces exemples, qui sont loin de couvrir tout lventail des stratgies conomiques ncessaires la promotion de la gestion durable des forts mditerranennes, permettent de voir quil faut faire appel une pluralit dapproches et dinstruments de politique:

  • Cration de marchs pour des produits forestiers pour lesquels il est possible dtablir des droits de proprit priv clairs, et qui nont pas encore un march bien organis;

  • Mise en place de systmes de diffrentiation qualitative de certains de ces produits marchands (certification, appellations dorigine contrle, etc.);

  • Soutien lorganisation associative des propritaires forestiers;

  • Cofinancement public de la production de biens publics forestiers, par exemple, en faisant appel la fiscalit verte;

  • Approche territoriale type LEADER combinant initiatives volontaires prives et incitations publiques pour la mise en rseau des agents conomiques capables de dvelopper de faon coordonne le potentiel conomique multifonctionnel dun espace forestier;

  • Approche de coordination dactions prives et publiques au niveau de la filire de certains produits, comme le lige, qui sont la base dactivits industrielles soumises forte concurrence de produits substituts.

 

Conclusion : la ncessit de construire de nouvelles modalits de gouvernance

 

Au cours dune trs longue histoire, les forts, ainsi que les autres espaces boiss et naturels mditerranens, ont constamment volu en tant conditionnes la fois par les facteurs dun milieu naturel trs spcifique et par des activits humaines trs diverses. Elles ont gnralement fait preuve dimportantes capacits de rsistance. Aujourdhui elles sont confrontes de nouveaux dfis du fait des changements climatiques globaux, des ingalits de dveloppement, et des nouvelles demandes issues de socits en pleine mutation.

 

Ces territoires prsentent des valeurs souvent leves du fait des nombreux usages biens et services quils fournissent, que ceux-ci soient environnementaux, sociaux ou conomiques, marchands ou non marchands, effectifs ou potentiels. Certains outils des sciences conomiques permettent de mieux en mieux destimer ces valeurs, comme de nombreux exemples viennent de le montrer, et de les agrger en une valeur conomique totale. Mais lapport de lconomie ne se limite pas une meilleure estimation de ces valeurs. Les sciences conomiques fournissent aussi, ct dautres connaissances, un cadre de rfrence pour construire des processus de gestion vraiment durable de ces territoires.

 

Face ces nouveaux dfis, la mise en uvre dune gestion durable exige dinnover dans la gouvernance des territoires boiss. Cette gouvernance nouvelle implique la participation des diffrents acteurs sociaux concerns aux phases de diagnostic de la situation prsente, dlaboration de stratgies ou de visions communes, darbitrage entre usages conflictuels, de dfinition de projets ou de plans damnagement, de mise en uvre de ceux-ci, puis de leur suivi et de leur valuation. Lconomie et les conomistes ont leur rle jouer dans cette vaste entreprise de construction dune nouvelle gouvernance des territoires forestiers, qui est le sujet de lexpos suivant de Monsieur le Haut-Commissaire Abdeladim Lhafi.

 

 

 

Rfrences

 

Croitoru L. and Daly-Hassen H., 2010. Using Payments for Environmental Services to improve conservation in a Tunisian watershed. Mountain Forum Bulletin, January 2010, 89-91

Croitoru L., 2007a. How much are Mediterranean forests worth? Forest Policy and Economics. Volume 9, Issue 5, January 2007, Pages 536-545

Croitoru L., 2007b. Valuing the non-timber forest products in the Mediterranean region. Ecological Economics 6 3 (2007) 768 775


Daly-Hassen H., Pettenella D. and Tadesse J.A., 2010. Payments for watershed services: An economic instrument for the sustainable management of Mediterranean watersheds. Sistemas y recursos Forestales, under press

Daly-Hassen H., Riera P., Garcia D., Mavsar R., Gammoudi A. 2010. Valuing the tradeoffs of Tunisian plantation forests: A Choice experiment application. Paper to be presented at the XXIII IUFRO World Congress

Mantau U., Merlo M., Sekot W. and Welcker B. (2001). Recreational and Environmental Markets for Forest Enterprises. CABI Publishing, Wallingford, Oxon, 541 p.

Merlo M., Croitoru L. (Eds.), 2005. Valuing Mediterranean forests: Towards total economic value. CABI Publishing, Wallingford, Oxon, 406 p. (Including Mendes A. Chapter Portugal, pp. 331-352)

 

Montgolfier(de) J. Les espaces boiss mditerranens situation et perspectives -

Ed. ECONOMICA collection les fascicules du Plan Bleu n 12. Aot 2002 - (208 pages) (traduit en turc par Alanay A. : Akdeniz Orman Alanlari Bugnk durum ve gelecekte beklenenler Eastern Mediterranean Forestry Research Institute Tarsus 2005 228 pp.)

 

Montgolfier(de) J. espaces forestiers mditerranens et dveloppement durable -

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Plan Bleu (Benoit G. et Comeau A. Ed.) Mditerrane : les perspectives du Plan Bleu sur lEnvironnement et le Dveloppement Ed. de lAube, diffusion Seuil octobre 2005 432p. (traduit en anglais : A Sustainable Future for the Mediterranean The Blue Plans Environment and Development Outlook - Ed. Earthscan November 2005 464 p.

 

PNUE/PAM- Plan Bleu Etat de l environnement et du dveloppement en Mditerrane 2009 PNUE/PAM-Plan Bleu, Athnes, 2009 - 208pp. traduit en anglais :

UNEP/MAP-Plan Bleu: State of the Environment and Development in the Mediterranean,

UNEP/MAP-Plan Bleu, Athens, 2009 - 204pp.