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lundi 10 janvier 2011, par Michèle Gendreau-Massaloux
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Les savoirs autour de la Méditerranée, en plus d’une langue

Langues, Savoirs, Méditerranée. [1]

Impossible d’écrire pour l’Archicube sans que des images se mêlent à l’analyse. Des souvenirs de discussions acharnées, de fous rires, de farces gamines colorent l’évocation de ce qui fut, pour la plus grande partie des promotions de filles et de garçons de la seconde moitié des années soixante, une entrée résolue dans le monde de la recherche. Chacun allait à la rencontre de son sujet de thèse, qui par tâtonnements successifs, qui par grand élan quasi passionnel.

Un des mérites de notre coexistence d’internes, le plus souvent pacifique, était de nous confronter à des aspects naissants du décryptage du monde, la formulation mathématique de la mécanique quantique, la physique des « particules élémentaires », l’immense variété des espèces végétales et animales qui orientaient chimistes et biologistes vers telle ou telle branche des sciences de la nature, et pour les littéraires, dont j’étais, une pléiade de noms propres, de toutes les époques et de tous les pays, qui circulaient dans nos conversations et nous faisaient lire (Freud, Heidegger, Péguy, Masson), regarder (Henry Moore, Crivelli, Lubin Baugin), écouter (Bach, Archie Shepp, Monteverdi, Astor Piazzolla).

L’anglais, une suprématie redoutable

Dans le territoire que j’avais choisi, l’Espagne du Siècle d’Or, c’était la figure de Francisco de Quevedo y Villegas qui me retenait, et je repérais, dissimulé sous le masque de l’espagnol, le visage de Sénèque, qui me fascinait depuis le lycée et auquel allaient donner une autre profondeur, plus tard, les travaux de Florence Dupont.

Nous parlions lors des colloques et écrivions à de lointains spécialistes de nos sujets, et déjà l’anglais s’imposait souvent, ce qui ne me déplaisait pas, car le rock n’roll et les Beatles tenaient un rôle important dans ma vie de normalienne. L’anglais devenait la langue internationale la plus utilisée dans la plupart des domaines de recherche, et ce dans un consensus général : un outil linguistique commun permettait d’échanger informations et conseils, et ceux d’entre nous qui voyaient loin se débrouillaient pour approfondir leur pratique et améliorer leur fins de mois de jeunes enseignants en découvrant les séjours de post-doctorat qu’offraient de prestigieuses universités américaines.

Deux fortes adhérences m’empêchaient cependant de redouter la suprématie de l’anglais.

D’une part, les spécialistes de langue et littérature étrangère constituaient des communautés mondiales dans la langue concernée. Mon espagnol me permettait de trouver partout des correspondants, et même les universités de pays encore émergents, comme ceux d’Amérique latine, pouvaient me proposer des séjours d’enseignement au vu de ma langue de travail. Quant au latin, l’ « autre langue » de ma recherche, il pouvait s’avérer lui aussi précieux, et je garde encore en mémoire un grand colloque de néo-latinistes, à Bologne, où la délégation chinoise nous narrait ses tribulations et les escales de son long périple vers l’Italie dans un « petit latin » évocateur, capable de décrire, par périphrases, avions et aéroports…

L’autre contrepoids à la généralisation de l’anglais dans la recherche se situait, pour les sciences humaines, dans une certaine prise de conscience du rapport de la pensée à la langue dans laquelle elle s’exprime. Barbara Cassin n’avait pas encore engagé son magistral repérage des intraduisibles qu’aux États-Unis déjà les élèves de Jean-Pierre Vernant devenaient francisants pour le lire dans sa langue. Bientôt allait se déployer, à partir de l’Université Johns Hopkins, en 1966, la « French theory », qui ferait de Jacques Derrida un des philosophes les mieux étudiés et traduits en anglais, mais la plupart des étudiants américains familiers de la déconstruction allaient pratiquer un français suffisant pour comparer leur texte à sa rédaction première, là où elle s’était faite en français.

Les rapports paradoxaux entre la science, la langue et la nation

Ce que l’enquête ELVIRE nomme « école de pensée française » devrait être à mon sens plutôt écrit « école de pensée-en-français », car la nationalité me semble ici se définir beaucoup moins par les frontières des États que par celles de la langue, et les mathématiques, qui utilisent partout le français comme première langue internationale, montrent assez que les rapports entre science et nation se définissent souvent par la médiation de la langue.

Louis Pasteur ne pouvait à mon sens méconnaître cette réalité lorsqu’il écrivait :

« Je me sens pénétré de deux impressions profondes : la première, c’est que la science n’a pas de patrie ; la seconde, qui n’est pas exclusive de la première, mais n’en est qu’une conséquence directe, c’est que la science est la plus haute personnification de la patrie. La science n’a pas de patrie, parce que le savoir est le patrimoine de l’humanité, le flambeau qui éclaire le monde. La science doit être la plus haute personnification de la patrie, parce que, de tous les peuples, celui-là sera toujours le premier qui marchera le premier par les travaux de la pensée et l’intelligence….Quand… on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l’âme humaine, et la pensée que l’on contribuera à l’honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore. Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde. »

Rapprochée du mot bien connu de Camus, « Ma patrie, c’est la langue française », cette méditation invite en tout cas à repenser, pour nos temps, l’aporie du double rapport de la langue à l’universel et à son processus de fabrication, qui la rattache à une nation, qu’incarnent une culture et une langue.

La mission « Union pour la Méditerranée » : l’anglais, le français et l’arabe

Nul doute qu’en tant qu’universelle la science avance plus vite si les compétences dans la langue de communication majoritaire, l’anglais, s’améliorent. Mais en tant qu’elle porte à sa naissance une culture nationale, la science se dit mieux dans la langue de la nation à laquelle appartient celui qui la fait bouger. Pour la France, le droit à la langue nationale est garanti par la loi du 4 août 1994, dite loi Toubon. Cependant, aucune loi ne suffit à rendre compte des pratiques, et je souhaite ici saluer le travail que conduisent, pour les pays méditerranéens, les Académies des Sciences réunies par le Groupement Interacadémique pour le Développement, construit grâce à la personnalité d’André Capron et qui réunit aujourd’hui des institutions et Académies représentant 27 pays riverains.

Associée depuis plus de deux ans aux travaux de cette prestigieuse assemblée, j’en ai observé les choix. Lorsqu’il s’est agi de la production des documents de travail et de la définition des langues des colloques, qui allaient commander le nombre et la nature des traducteurs sollicités, l’anglais s’est d’emblée imposé, mais nulle voix ne s’est élevée pour demander, y compris pour des raisons d’économie budgétaire, le monolinguisme. Comme dans d’autres réseaux de chercheurs que j’observe au titre de la Mission française Union pour la Méditerranée, trois langues majeures sont pratiquées, l’anglais, le français et l’arabe, et les documents sont diffusés, autant qu’il est possible, dans les trois langues à la fois.

Cet exemple devrait, selon moi, faire école. Pour en approfondir les déterminants, je ne crois pas inutile de rapprocher les Académies de Sciences de celles qui, presque dans chaque pays du monde, veillent sur la langue nationale. Je pense que les talents plurilingues de nombre d’académiciens doit également être soulignées, et je m’attarderai, enfin, sur la question des citations, sur ce qu’elles impliquent en matière de perception de la langue, et sur le rôle de la traduction.

Le rôle des académies

Comme l’a montré Marc Fumaroli pour le cas français, la naissance des académies, et singulièrement de l’Académie française, est due à la volonté du plus haut représentant de l‘État de signifier la nation par la protection et l’illustration de sa langue. Les représentants des langues minoritaires ne s’y trompent pas, qui ont demandé avec force, et obtenu dans plusieurs pays, la création d’institutions ayant rang d’académies pour signifier les droits culturels du peuple qu’ils entendent servir. En Espagne, l’Académie de langue basque, créée en 1919, a été reconnue comme Académie Royale depuis 1976. Le cas du Maroc est non moins remarquable : le langue et la culture officielle étant l’arabe et la culture islamique, une Académie berbère, d’abord dissidente, est née dans le dernier quart du XXe siècle, et son plaidoyer pour la reconnaissance de la culture amazirh a paru à ce point convaincant que le roi Mohamed VI, en octobre 2001, a créé un Institut royal de la culture amazirh, qui assume, de fait, les fonctions d’une académie.

Parfois l’existence d’une langue commune à plusieurs nations ou patries suscite un mouvement fédératif qui, à partir d’une académie mère, crée des académies nationales correspondantes, travaillant ensemble en réseau. Tel n’est pas pour le moment le cas de l’Académie française à l’égard des pays, ou des nations, ayant le français en partage. En revanche, la Real Academia Española, née en 1713, encouragea la création d’académies nationales de langue espagnole dans les pays d’Amérique latine et même, il y a peu, aux USA. Nées à partir de 1870, ces institutions ont constitué, en 1951, à l’initiative de l’Académie du Mexique, une Association d’académies où la notion d’égalité des droits prévaut non seulement entre institutions membres mais aussi entre personnes physiques, quelle que soit leur académie de rattachement.

Quant aux académies des sciences des pays méditerranéens, elles accordent une large place à l’anglais, pour diffuser le plus largement la science au niveau de fiabilité et d’excellence où elle ne peut que revendiquer son universalité, mais elle amorcent aussi l’expression d’un souci comparable à celui de leurs sœurs chargées d’incarner la ou les langues de la nation qu’elles représentent.

Langues « de culture » et plurilinguisme

Elles sont en cela servies par le fait que la plupart des savants méditerranéens, quel que soit leur âge, sont plurilingues. Tous parlent anglais, même si le fait de devoir s’exprimer dans cette langue, comme le souligne l’enquête de l’INED, représente parfois pour eux une gêne plus qu’un avantage et les empêche d’être complets ou nuancés dans la restitution de leur travail. Ils ont également gardé le goût de leur langue nationale, apprécient de pouvoir l’utiliser dans les conférences internationales, et sont souvent également fiers de s’exprimer dans une ou deux langues « de culture », parmi lesquelles le français tient une place de choix, contrairement à l’opinion des esprits chagrins. Les autres langues romanes apparaissent parfois également bien connues des méditerranéens, ce qui n’a rien de surprenant lorsqu’on connaît l’histoire des migrations, des annexions, des conflits et des échanges dans cette région de monde…

La citation et sa traduction

Ce plurilinguisme est à l’œuvre, de façon très utile, lorsqu’il s’agit de citer un passage d’un auteur s’exprimant en langue étrangère. Les spécialistes de sciences humaines savent qu’il est de bonne méthode, devant un auditoire d’étudiants, de négliger le texte traduit dans la langue du pays pour se référer à l’original et en donner une traduction personnelle, en la justifiant . Ma pratique sur ce point a été fortement légitimée et encouragée par celle d’un grand écrivain et professeur contemporain, Hélène Cixous, qui a souvent commenté l’œuvre de l’auteur(e) brésilienne Clarice Lispector. Pratiquant l’allemand et l’anglais à l’égal du français, ce qui n’est pas peu dire, Hélène Cixous ne se prétend pas lusophone. Mais chaque séance de travail sur un fragment de texte de Clarice Lispector est présentée d’abord dans la traduction en français dont est supposé disposer le public, puis dans un commentaire de l’original portugais, dont Hélène Cixous risque une traduction personnelle souvent différente de celle qu’ont sous les yeux les étudiants. C’est le rapport de l’écriture aux deux langues, française et portugaise, qui est interrogé, ce qui permet que se lèvent, du texte, des perspectives de sens pluriels, ouverts, philosophiques et poétiques.

À y bien réfléchir, toute citation me semble mériter les mêmes égards : si l’on admet qu’un mot dans une phrase, écrite dans une langue donnée, porte une vision du monde unique, dont la traduction donne un équivalent toujours incomplet ou excessif, alors le texte dans sa langue d’origine apportera un éclairage différent du texte traduit. Lorsqu’en tant que recteur-chancelier des Universités de Paris j’ai souhaité, au début de la Perestroïka, renouer avec la tradition de contacts scientifiques intenses entre la Russie et la France, j’ai eu l’occasion, à Rome, de rencontrer un des spécialistes du radium, recteur de la grande Université Lomonosov. Je n’ai pas été surprise de constater qu’il n’avait pas eu l’occasion de voyager, et qu’il ne parlait vraiment ni l’anglais ni le français… mais il avait lu Maris Curie en français, au point de pouvoir citer ses écrits de mémoire !

Science et traduction

Il convient donc, me semble-t-il, de répondre à l’aporie de Louis Pasteur par une autre aporie : d’une part, devenir soi-même capable de comprendre le plus grand nombre de langues possible. D’autre part et de façon non contradictoire, encourager la traduction, qui permettra que se diffusent dans toutes les langues nationales les savoirs produits dans l’une d’elles. Les programmes de la Fondation Anna Lindh, les initiatives de beaucoup de ceux qui croient à la fois à la science et à la nécessité de donner un espace à l’expression scientifique dans chacune des langues nationales vont dans ce sens. La déclaration finale de dernière conférence du Groupement Interacadémique pour le Développement, tenue à Alexandrie autour de la diversité méditerranéenne et de trois de ses représentations emblématiques, l’arbre, le poisson et le livre, s’avance résolument sur cette voie, que je crois novatrice et exemplaire :

Considérant que

- la traduction constitue un pivot de la diversité culturelle ;
- la diversité nourrit les cultures et contribue, par là, à créer une nouvelle géoculture ;
- la langue de la Méditerranée c’est aussi la traduction ;
- et considérant, également, que les langues, dans leur indispensable diversité, ne sont pas seulement des outils de communication, mais sont aussi des média culturels ;

la 3e Conférence du GID recommande

- que les institutions académiques réunies au sein d’EMAN - Euroméditerranean Academic Network- établissent, périodiquement, une liste des œuvres à traduire, en priorité, dans les langues de la Méditerranée,
- que soit institué un système d’information continue, multilingue et à jour, sur les œuvres traduites en Méditerranée.

Michèle Gendreau-Massaloux

Agrégée d’espagnol, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, professeur d’université. Nommée recteur de l’académie d’Orléans-Tours en 1981, elle travaille ensuite auprès de la présidence de la République. Recteur de l’académie de Paris, chancelier des Universités de 1989 à 1998, conseiller d’État, elle est élue aux fonctions de recteur de l’Agence universitaire de la francophonie (1999-2007). Elle est aujourd’hui en charge, au sein de la mission interministérielle « Union pour la Méditerranée », des projets relatifs à la formation, à l’enseignement supérieur et à la recherche.

Notes :

[1] Cet article a paru dans L’Archicube n°9, revue de l’Association des anciens élèves, élèves et amis de l’École normale supérieure, 45, rue d’Ulm, 75005 - Paris